Florent Marcellesi

“Coopérer plus et mieux”

In ecología política on 10 octubre 2012 at 7:12

Entrevista a Florent Marcellesi publicada en Alda!, revista de la Fundación Manu Robles-Arangiz (nº2239).

Florent Marcellesi est né à Angers, a fait des études d’urbanisme à Lyon puis à Paris. Il est parti vivre au Mexique mais cela fait plus de 7 ans qu’il vit et milite chez les Verts au Pays basque Sud. Ce spécialiste de l’écologie politique répond aux questions d’Alda!

Question: Pour certains le capitalisme”n’est que la propriété privé” des moyens de production. Le combat à mener est plus contre le néolibéralisme (le laisser faire, laisser passer) ou le productivisme (la course au toujours plus déconnectée des besoins de la société). Comment l’écologie politique considère (définit) ces différents éléments?

Florent Marcellesi: L’écologie politique critique depuis sa naissance, dans les années 1960, tout type de productivisme. En d’autres termes, elle critique tout système socio-économique autodestructeur qui renie les bases même de son existence et se situe hors des limites écologiques de la biosphère. Il y a encore une quarantaine d’années, il y en avait deux (le bloc occidental et le bloc soviétique). Aujourd’hui il n’en reste plus qu’un : le libéral-productivisme. Celui-ci naît de la conjonction entre un libéralisme économique décomplexé (gorgé d’individualisme, de propriété privée, de la course aux rendements à court-terme, etc.) et d’un productivisme structurel (qui fait de la croissance sans limite un objectif et un moyen jamais remis en cause). Cependant, cette dynamique est doublement dangereuse. Socialement, elle provoque injustices et misère, tout aussi bien dans les pays du Nord que dans les pays du Sud, et écologiquement elle mène les générations présentes et futures tout droit vers le précipice. Qu’on se le dise, il n’y a pas de croissance infinie possible sur une planète finie, le libéral-productivisme est une impasse dont il faut sortir au plus vite afin de s’orienter, tant qu’il en est encore temps, vers une transition solidaire, écologique et démocratique de nos sociétés.

Q: Le système économique dominant… arrive à séduire et se faire élire par des formules/logiques du type “travailler plus pour gagner plus”. Comment l’écologie politique s’y prend pour sensibiliser l’opinion public sur le fait que le système monde se heurte aux limites de l’écosystème planétaire…. bref la nécessité de traiter l’urgence écologique et la justice sociale ensemble ?

FM: Les questions sociales et écologiques sont indissociables et, d’ailleurs, l’écologie politique ne les dissocient pas. Aujourd’hui, la crise écologique est la conséquence endogène d’un modèle économique et social concret, et lutter efficacement pour qu’elle ne dégénère pas plus —et pas simplement la pallier— signifiera proposer et construire un autre mode de production et de consommation, un autre mode de vie. Pour séduire l’opinion publique, l’écologie politique doit être capable donc d’offrir et de mettre en pratique de nouvelles alternatives pour vivre mieux, à la fois viables et soutenables, et d’enthousiasmer, de donner envie d’amorcer et mettre en œuvre à son tour ces alternatives (ou d’autres !) de façon individuelle et collective. L’écologie politique, ce n’est pas le retour aux cavernes, c’est la paix des braves entre la nature et l’humanité ; c’est le choix du bonheur, de l’être pas de l’avoir, comme objectif central de nos politiques et de nos sociétés. L’écologie politique doit être porteur de cette espérance face aux vieux et nouveaux fantômes et démons de la haine et de l’injustice, elle doit la polliniser dans tous les recoins de la société pour qu’un nouveau paradigme à la hauteur des enjeux du XXIème s’installe dans nos pratiques quotidiennes, dans nos politiques publiques et dans nos cœurs.

Q: l’écologie politique joint à la critique du mode de fonctionnement du monde actuel, des pistes pour l’après-capitalisme. Quelles sont les grandes lignes d’une forme de vie post-capitalistes ?

Il est nécessaire de repenser tout ce qui nous paraît le plus normal du monde aujourd’hui, ce qui requiert bien entendu de profonds changements culturels et structurels. Entre autres, et sans volonté d’être exhaustif, il nous faut premièrement relocaliser l’économie, c’est-à-dire produire et consommer local. On peut y arriver grâce à des alternatives efficaces et déjà en marche, telles des coopératives de producteurs et consommateurs, des monnaies locales ou des finances éthiques. Deuxièmement, il faut miser sur une agriculture écologique —priorisant une alimentation saine, la souveraineté alimentaire et une re-ruralisation du territoire—, une politique énergétique s’appuyant sur la réduction de la consommation, les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique, et une transformation écologique profonde des villes (où vivent actuellement plus de 90 % des européens). Troisièmement, c’est une politique de redistribution de grande ampleur qu’il nous faut mettre en place : revenu garanti pour tou-t-es, revenu maximum et partage du travail et réduction drastique de la journée « normale » de travail (voir par exemple la proposition de 21 heures par semaine). Enfin, c’est une révolution démocratique qu’on appelle de nos vœux. Il s’agit de réapprendre de façon collective à gérer les biens communs ; il s’agit de décider entre tou-t-es quels sont les besoins qu’il nous faut couvrir et quelles sont les limites minimum et maximum de richesse acceptables d’un point de vue de justice sociale et environnementale ; il s’agit in fine de décider ensemble pourquoi, dans quelle mesure, jusqu’où et comment nous produisons, consommons et travaillons pour être heureux et prospères sans dépasser les limites écologiques des écosystèmes.

Q: Quelle transition nécessaire devra être mise en place entre le modèle économique dominant, et celui qui s’imagine et s’expériemente par l’écologie politique? Bref, comment s’y prendre pour faire du “vivre et travailler au pays” souhaité par la majorité… une alternative crédible compte tenu des obstacles “insurmontables” qui démotivent le “citoyen lambda” (la concurrence internationale, la crise, le manque de débouchés, les “habitudes/dépendances” d’achat (travaillées par la publicité, etc.) allant vers le toujours moins cher, les “caisses publiques vides”, etc.) ?

Bien qu’il existe sans nul doute de nombreux obstacles de taille dans un monde d’une telle complexité, il existe en même temps des marges de manœuvre pour la transformation sociale et écologique, certes réduites mais bien réelles. La relocalisation est ainsi un projet global qui est en train de s’étendre comme tâche d’huile bio par delà les frontières. Que cela soit les villes en transition issues du monde anglosaxon, la souveraineté alimentaire défendue par Via Campesina, le Samak kawsay (« Bien vivre ») des peuples indigènes d’Équateur et de Bolivie, les jardins-potagers ou le mouvement coopératif pour l’énergie, le logement ou l’alimentation des cités européennes, les monnaies locales comme le Chiemgauer, le Sol ou l’Euskal Moneta, le changement est déjà là, sous nos yeux, en bas de chez nous. À l’instar du capitalisme qui a mis plusieurs siècles pour supplanter le féodalisme, c’est bien possible qu’il nous faille des décennies pour dépasser le libéral-productivisme. Cette partie n’est pas gagnée d’avance, et le temps disponible s’amenuise, mais elle est en même temps loin d’être perdue. La relocalisation et les nouvelles solidarités sont en marche : il s’agit de les renforcer en étendant et structurant nos réseaux, en allant chercher avec humilité des appuis et des nouvelles idées au-delà des cercles habituels revendicatifs, en coopérant toujours plus et mieux entre groupes hétérogènes et en sachant cristalliser nos avancées dans les institutions et dans la société.

Descargar el PDF de la entrevista: Entrevista Florent Marcellesi

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